Depuis les premières sanctions lancées contre la Russie en 2014, les analystes ne se bousculent pas en Occident pour observer ce qui se passe dans le pays du côté de la production agroalimentaire. Avant 2014, la Russie importait de nombreux produits occidentaux, qui trouvaient naturellement leur place sur le marché, viande de porc, fromages, condiments, conserves, les affaires étaient prospères, notamment avec des pays comme la France, l’Italie, la Suisse ou l’Allemagne. Une des premières réponses de la Russie fut de poser, fait méconnu en Occident, des contre-sanctions. Elles frappèrent l’agroalimentaire des pays de l’Union européenne. Une des plus grandes victimes fut la France, l’une des plus importantes puissances agroalimentaires dans le monde (6e place dans le monde). Depuis cette date, la Russie a du investir massivement dans les régions et des effets surprenants sont apparus, dans une optique d’autosuffisance. Le paradoxe était en effet que jusque là, le plus grand pays du monde, pouvant produire à peu près n’importe quel produit, avait joué le jeu du globalisme et du commerce mondial imbriqué. Depuis, les choses ont bien changé.
La Russie, l’autre pays du fromage… Un des premiers résultats impressionnants, visible très clairement en Russie, ce fut l’investissement massif dans l’industrie laitière et du fromage. A l’échelle la plus petite des artisans, des centaines de fromageries furent fondées en Russie, parfois par des étrangers, ou avec l’aide d’étrangers, notamment des Français, des Italiens ou des Suisses. Très vite, avec l’absence d’un système d’appellations d’origines contrôlées, les fromagers se lancèrent dans la production de bries, de camemberts, de mozzarella, de roqueforts, de bûches de chèvre ou reblochon. Cela aurait pu en faire rire plus d’un en Occident, mais cela à fonctionner. A l’échelle supérieure des grands groupes, Ekoniva ouvrit une fromagerie géante dans la région de Novossibirsk, d’autres encore tels les groupes Syry Kubani (Fromages du Kouban) ou Rota-Agro. Dans une offensive qualitative, quantitative et de réputation, les Russes commencèrent à gagner des prix, y compris dans des concours prestigieux en France (Tours). Chaque année depuis 2014, la production de fromages en Russie a augmenté de… 1,1 %, avec un niveau attendu de 822 000 tonnes de fromages en 2026 (8e position mondiale). Dans le même temps, les premières foires aux fromages sont apparues partout dans le pays, notamment l’énorme foire d’Istra, à l’instar « du Roi du Parmesan », un fromager ayant fondé un véritable empire en quelques années, Oleg Sirota.
Charcuteries, terrines et foie gras. La même tendance a été observée dans le milieu de la production de charcuteries, de saucissons, de pâtés, terrines et même de foies gras. Là encore, à haut niveau, des investissements majeurs furent lancés par de grands groupes, dont le leader du marché, la firme Cherkizovo. Les hausses de production furent mêmes supérieures à celles des fromages, dans un pays où le saucisson et les charcuteries sont une institution sur les tables russes, notamment des fêtes. En 2022, le grand groupe mit sur la table plus de 560 millions d’euros, dans la création d’une immense usine de transformation de la viande, dans la région stratégique de Toula. Plus bas, les mêmes effets furent observés, avec la fondation de petites charcuteries, de charcutiers traiteurs, dont des Français ou des Italiens. Parmi les exemples les plus connus, les Recettes de Grand-Mère, ou encore Le Père Nagy, des produits de luxe se vendant dans les épiceries fines, les boulangeries et les chaînes de magasins s’adressant à la classe moyenne et aisée, VkousVil ou Azbouka Vkousa. Depuis 2014, au niveau national, la croissance de viande transformée était en hausse d’environ 4-5 % par année, pour atteindre 367 000 tonnes en 2023 (6e position mondiale). Le plus étonnant fut sans doute l’apparition de producteurs de foie gras, et plus fantastique encore… des fermes à escargots. Elles ont vite rencontrées un succès remarqué, rejoignant une production d’huîtres (notamment de Vladivostok, déjà dynamique), en sachant que le leader incontesté dans le monde… est la Chine ! En Russie, La production est passée de 800 à 1 000 tonnes en l’espace d’une seule année 2024-2025).
La Russie s’élève progressivement au niveau des plus prestigieux producteurs de vins fins. Malgré qu’aucunes sanctions ne furent lancées par la Russie contre l’importation de vins et spiritueux, on constate que depuis 2014, et même quelques années avant, les Russes ont initié un vaste projet de plantations massives de vignes et d’extension de sa production viticole. Pendant des années, cela a fait sourire les Européens condescendants, mais m’intéressant à ce domaine du fait de ma formation initiale, j’ai constaté une progression incroyable de la qualité des vins russes. L’État russe investit massivement dans la viticulture, soutenant des projets de plantations dans les plus grandes régions du Sud de la Russie, y compris la Crimée, le Kraï de Krasnodar et le Kouban, la vallée du Don, ou le Caucase. Méprisés par les Européens, j’affirme qu’aujourd’hui les Russes produisent des vins souvent égaux à leurs grands-frères de France, d’Italie ou d’Espagne. C’est un résultat impressionnant, alors que la Russie est en complète mutation dans ce domaine. Pour soutenir sa viticulture florissante, la Russie a imposé des droits de douanes élevés sur les pays « hostiles » européens et occidentaux (+ 20 %), investissant des millions d’euros. Là encore, des foires gastronomiques et aux vins sont apparues, avec également quelques grandes caves russes, fleurons de l’industrie postées à l’avant-garde. Pour avoir rencontré de nombreux producteurs, de petits vignerons nouvellement installés, notamment en Crimée ou dans la région d’Anapa, j’affirme également que la profession progresse très vite. Elle est dynamique, innove dans les techniques de viticultures, se trouve même parfois à la pointe des pratiques de vinifications. J’ai été impressionné par plusieurs vignerons, devenus depuis mes amis. L’un d’eux est pour moi un exemple remarquable, c’est le Père Mikhaïl, prêtre-vigneron à Gorlovka, ville martyre du Donbass. Là encore au niveau national, la croissance annuelle du marché des vins russes est de 5 %, une tendance également prévue pour les années 2026-2032. Un jour… dans le monde multipolaire, les Occidentaux pourraient être très surpris de découvrir… des grands crus russes ayant fait leur place chez les cavistes. Pour l’instant toutefois, la Russie est en pleine mutation et doit fonder, innover et légiférer, notamment pour déployer un jour un système d’AOP/AOC.
Ces trois exemples, je pourrais en prendre d’autres, montrent une volonté de la Russie d’atteindre une autosuffisance, une plénitude de son marché intérieur et enfin une stratégie de long terme dans la conquête de marchés à l’international. Le chantier est toutefois vaste, il s’agissait au départ souvent d’une friche. Depuis 2014, la Russie a compris qu’elle doit suivre son chemin et surtout qu’elle peut contrebattre, égaler et même dépasser en qualité les plus prestigieuses productions alimentaires occidentales et européennes. Au printemps 2023, alors que je me trouvais dans la ville de Voronej, un habitant apprenant que j’étais de Bourgogne, fila dans un magasin pour me rapporter ensuite une demi-douzaine d’escargots… Ils étaient produits sur place, je fus sidéré. Pendant que l’Occident dort, malgré les difficultés, les obstacles et parfois la page blanche, je peux vous dire que la Russie avance… et qu’elle n’étonnera pas seulement le monde avec des missiles supersoniques !








