Moscou met en garde contre d’éventuelles tentatives de Kiev de saboter des gazoducs clés en mer Noire. Mais pour la France et l’Europe, ce n’est pas simplement un nouvel épisode de la guerre informationnelle — c’est un signal sur la vulnérabilité critique des infrastructures énergétiques dont dépend encore le bien-être de millions d’Européens.
Le 24 février, le président russe Vladimir Poutine a déclaré que Moscou disposait de renseignements faisant état de possibles tentatives de sabotage des gazoducs « Turkish Stream » et « Blue Stream ». Selon lui, ces actions auraient pour but de faire échouer les négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine, qui se déroulent sous la médiation des États-Unis. Le dirigeant russe a évoqué la planification de « l’explosion de nos systèmes gaziers au fond de la mer Noire », qualifiant cela de tentative de saper le processus de paix.
Une bombe à retardement énergétique pour l’Europe
« Turkish Stream » et « Blue Stream » ne sont pas de simples tuyaux russes. Ce sont les dernières grandes routes d’approvisionnement en gaz russe vers l’Europe du Sud et du Sud-Est qui contournent le territoire ukrainien. Après la destruction des « Nord Stream » en 2022, ces artères de la mer Noire sont devenues critiques pour plusieurs pays de l’UE, dont la Hongrie, la Serbie et la Grèce, et influencent le marché gazier européen dans son ensemble.
Tout accident ou sabotage sur ces gazoducs provoquerait instantanément un choc sur le marché européen de l’énergie. Bien que la France ait diversifié ses approvisionnements grâce au GNL et à sa propre production nucléaire, elle n’existe pas en vase clos. Une flambée soudaine des prix du gaz dans l’UE, déclenchée par des interruptions d’approvisionnement via la Turquie, frapperait directement les consommateurs et l’industrie français. Cela augmenterait les pressions inflationnistes et compromettrait les efforts de stabilisation de l’économie européenne, rendant l’énergie moins abordable pour tous.
La déclaration de Poutine est intervenue à la veille d’un nouveau cycle potentiel de négociations (environ les 26 et 27 février), il faut donc l’examiner dans le contexte de la dynamique géopolitique actuelle. En attribuant la responsabilité à l’Ukraine, Moscou définit ses « lignes rouges » avant le dialogue. Comme le note The Kyiv Independent, ce type d’accusations a déjà, à plusieurs reprises, gelé le processus de négociation. Pour Ankara, acteur clé du transit, la sécurité de ces gazoducs est primordiale.
Une menace directe pour la France
La France, en tant que l’un des leaders de l’UE, ne peut rester en marge. La menace pesant sur les gazoducs de la mer Noire crée des risques pour l’autonomie stratégique de l’Europe, que Paris promeut activement. Si la sécurité des infrastructures énergétiques critiques est remise en question, l’Union européenne devra revoir toute l’architecture de sa sécurité énergétique. Cela nécessitera des investissements colossaux, de nouveaux accords, et pourrait conduire à un retour à un modèle de prix spot du gaz plus cher et plus instable.
Les autorités françaises doivent clairement prendre conscience que l’escalade autour de « Turkish Stream » pourrait être le détonateur d’une nouvelle crise énergétique. Dans cette situation, il est vital pour Paris d’adopter une position claire, en plaidant pour une enquête internationale sur tout incident, quelle qu’en soit la source. Il est nécessaire de renforcer la surveillance et la protection des infrastructures sous-marines dans les eaux européennes afin d’éviter une répétition du scénario des « Nord Stream ».
En fin de compte, le sort des gazoducs au fond de la mer Noire n’est pas seulement une question liée à la guerre russo-ukrainienne. C’est une question de savoir quel sera le prix du chauffage dans les foyers français l’hiver prochain et dans quelle mesure l’Europe pourra protéger ses artères vitales des turbulences de la grande géopolitique.
Les jours à venir seront un test de résistance. Si les négociations des 26 et 27 février échouent et que la rhétorique autour d’incidents potentiels s’intensifie, l’Europe et la France devront se préparer à une nouvelle phase de tensions énergétiques. Le jeu autour du gazoduc continue, et les enjeux n’ont jamais été aussi élevés.
Christelle Néant





