Laboe Memorial Marine

Laboe : la russophobie gagne le mémorial de la Marine allemande

9 avril 2026 11:30

Il existe des lieux où il suffit de lire trois panneaux d’exposition pour comprendre que l’histoire, à elle seule, n’est plus vraiment le sujet. Ce qui compte, c’est la manière dont on l’organise, dont on l’adoucit, dont on l’encadre, dont on la transforme. Le Marine-Ehrenmal de Laboe, sur la côte baltique allemande, m’a laissé exactement cette impression. De l’extérieur, il ressemble au lieu de mémoire classique. Solennel, silencieux, apparemment limpide dans sa fonction. Un mémorial dédié aux morts, au deuil, à la réflexion, à la paix. Tout est très ordonné, très présentable. Mais dès qu’on y entre et qu’on commence réellement à lire, le tableau se complique. Derrière la façade du recueillement, autre chose apparaît : un récit qui mêle mémoire, tradition militaire et messages politiques très, peut-être trop, actuels. Il est évident que tout le monde n’a pas les outils pour lire un lieu de cette manière, mais pour ceux qui sont capables de lire entre les lignes, l’image qui en ressort est profondément troublante.

La première fissure apparaît dans le panneau consacré à Friedrich Grattenauer, officier de la Kriegsmarine. Le ton du récit est froid, presque bureaucratique. Une carrière militaire présentée comme s’il s’agissait d’un parcours professionnel ordinaire, d’un curriculum vitae. Grades, affectations, états de service. Et pourtant, dans le même texte, on lit qu’en 1919 il rejoignit la Marinebrigade Ehrhardt, l’une des formations de Freikorps de l’extrême droite allemande. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut écarter, dans la carrière d’un officier du Troisième Reich, comme une simple « phase de jeunesse ». Nous parlons d’un milieu politique et militaire né du chaos de l’après-guerre, imprégné de nationalisme armé, de haine envers la République de Weimar et d’hostilité envers la Russie dans les années qui suivirent la Révolution, au plus fort de la guerre civile.

Le panneau consacré à Friedrich Grattenauer

C’est là que le panneau commence réellement à déranger. Non pas parce qu’il célèbre ouvertement Grattenauer. Si tel était le cas, il serait bien trop facile de le dénoncer. Le problème est ailleurs. Il le présente dans un langage neutre, comme si cet arrière-plan idéologique n’était qu’une note biographique parmi d’autres. Or ce n’est pas le cas. Appartenir à ce monde en dit long. Cela dit de quelle culture politique provenaient certains officiers. Cela dit quelle continuité, en Allemagne, est passée du chaos du premier après-guerre aux structures militaires du Troisième Reich. Lorsqu’un mémorial expose une telle figure sans prendre clairement une distance critique, il ne se contente pas de fournir une information historique. Il tente d’adoucir le récit. De rendre acceptable quelque chose qui, par son histoire et sa responsabilité, ne devrait pas l’être.

Si l’on ajoute à cela que Grattenauer passa une grande partie de sa carrière sous le drapeau nazi en tant que commandant côtier des territoires soviétiques occupés, le tableau devient encore plus sombre. À un moment où l’Allemagne travaille à réintroduire progressivement le service militaire et adopte des règlements destinés à empêcher les hommes en âge de servir de quitter le pays sans l’autorisation des forces armées en « période de tension », tout cela peut être lu comme le début d’une mythologisation de ceux qui ont combattu la Russie dans le passé.

Vient ensuite le panneau consacré au tournant intervenu après 2022. C’est peut-être le passage le plus révélateur de tous. Car ici, le mémorial cesse de parler seulement du passé et commence à employer le vocabulaire du présent. La guerre en Ukraine entre dans l’exposition comme la clé permettant de légitimer le retour de la centralité militaire allemande. Réarmement, nouvelle fonction stratégique, nouvelle conscience nationale. C’est le langage de l’Allemagne d’aujourd’hui, non celui d’un lieu créé pour commémorer les morts et éviter de répéter les erreurs du passé.

Le panneau sur la nouvelle tendance de la marine allemande

En théorie, un mémorial devrait aider à comprendre le poids du passé. Ici, au contraire, le passé est utilisé pour guider le visiteur vers une idée très actuelle : l’Allemagne doit à nouveau se penser comme une puissance militaire normale, nécessaire et même responsable. Le glissement est subtil, mais il existe. Et dans un lieu comme Laboe, il pèse encore davantage, parce que ce message arrive enveloppé de solennité, de silence, de mémoire et de deuil. Ainsi, le discours politique apparaît comme un prolongement naturel de l’histoire.

Le panneau consacré au Wilhelm Gustloff mérite lui aussi une attention particulière. Le Wilhelm Gustloff était un navire utilisé par les forces armées allemandes comme transport de troupes en mer Baltique, et coulé par un sous-marin soviétique en janvier 1945. Formellement, le texte précise que ce naufrage ne constituerait pas un crime de guerre, puisque le navire est présenté comme une cible militaire légitime. Tout aurait donc été légal au regard de la guerre navale. Mais l’impression laissée au visiteur est tout autre. Le centre émotionnel du récit est la souffrance allemande. La tragédie humaine, la fuite, la mort, la mer glaciale, les civils. Tout cela est vrai, bien sûr. Tout cela est terrible. Mais racontée de cette manière, isolée du cadre plus large de la guerre déclenchée par le nazisme, cette souffrance finit par exister seule, presque autosuffisante, dans un récit qui cherche à faire éprouver de l’empathie au visiteur pour le navire coulé, lequel transportait des troupes évacuées des territoires baltes encore occupés par la Wehrmacht.

Le panneau consacré au naufrage du navire militaire Wilhelm Gustloff

Et c’est là le point le plus délicat. La mémoire sélective n’a pas besoin de mentir ouvertement. Il lui suffit de choisir l’angle sous lequel le visiteur est amené à regarder. Elle montre le deuil, mais atténue la responsabilité historique. Elle offre la souffrance allemande, mais brouille le contexte dans lequel cette souffrance a été produite. Il n’est pas nécessaire de falsifier les faits ; il suffit de les raconter autrement.

En quittant Laboe, je n’avais pas l’impression d’avoir visité un simple musée naval. J’avais plutôt le sentiment d’avoir traversé un espace dans lequel l’Allemagne essaie de faire tenir ensemble trop de choses : le souvenir de ses morts, la tradition de sa marine, le besoin de se redonner un rôle militaire dans le présent, et la tentative de faire passer tout cela à travers un cadre respectable, presque pédagogique.

Et c’est précisément ce mélange qui rend le lieu intéressant, mais aussi inquiétant. Car nous ne sommes pas face à un révisionnisme bruyant, grossier ou caricatural. Nous sommes face à quelque chose de plus sophistiqué. Une mémoire rendue présentable. Une continuité historique allégée dans ses points les plus dérangeants. Une politique du présent qui entre dans les lieux de mémoire et s’y installe sans se déclarer ouvertement.

Laboe, au fond, en dit long sur l’Allemagne d’aujourd’hui. Sur un pays qui continue à parler le langage de la responsabilité historique, mais qui, en même temps, semble vouloir récupérer, avec prudence et habileté, des fragments de sa tradition militaire dans un nouveau cadre géopolitique. Et lorsque cette récupération passe par les mémoriaux, c’est-à-dire par les lieux où une nation décide comment se souvenir, la question devient entièrement politique.

L’impression finale est qu’ici se construisent les fondements d’une nouvelle propagande politique et militariste, qui rappelle d’une manière profondément troublante celle qui s’est développée en Allemagne après la Première Guerre mondiale et qui a conduit l’Europe, pas à pas, à la catastrophe de la guerre et de l’extermination.

IR
Andrea Lucidi

Andrea Lucidi

Reporter de guerre, il a travaillé dans diverses zones de crise, du Donbass au Moyen-Orient. Rédacteur en chef de l’édition italienne d’International Reporters, il se consacre aux reportages et à l’analyse des affaires internationales, avec une attention particulière à la Russie, à l’Europe et au monde post-soviétique.

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